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Menacée de mort, Marguerite Barankitse a du se résoudre à fuir le Burundi

Menacée de mort, Marguerite Barankitse a du se résoudre à fuir le Burundi. A Bruxelles, la présidente et fondatrice de la maison Shalom dénonce le système du Cndd-Fdd et voit en la réaction de la jeunesse burundaise une note d’espoir pour l’avenir du pays.

Madame Barankitse, pourquoi arrivez-vous maintenant en Belgique? Dans quelles conditions avez-vous quitté le Burundi?

M. B. En fait, j’avais d’abord refusé de fuir. J’ai été menacée depuis le mois de février, je figurais sur la liste des cinq personnes, membres de la société civile, qui devaient être éliminées. Par après, lorsqu’il y a eu des manifestations contre la candidature de Pierre Nkurunziza, comme c’est le devoir de la Maison Shalom de s’occuper des blessés, dans un devoir de travail humanitaire, j’ai soigné les blessés, j’ai mis notre ambulance au service des nécessiteux. J’étais alors recherchée et j’ai appris le 14 juin qu’il y avait un mandat d’arrêt contre moi pour soutien aux insurgés. Et puis mes enfants m’ont dit: “Pars, sois notre voix!”

Vous étiez donc à Bujumbura ces dernières semaines?

J’avais quitté Ruyigi pour plusieurs raisons. A Ruyigi, je suis chez moi, à la Maison Shalom, il est donc facile de me repérer, c’est un petit village. Par ailleurs, il y avait aussi beaucoup à faire dans la capitale. Nous y avons ouvert un grand centre avec trois projets pour nous occuper des filles domestiques qui sont victimes de viol. Ce projet, je voulais le mettre en place et nous avons aussi ouvert des centre de rééducation pour les enfants mineurs en conflit avec la loi. Des enfants qui sont à la prison centrale de Mpimba, donc je voulais mettre tout cela en place car ces jeunes sont une bombe à retardement si l’on ne s’en occupe pas. Et comme la Maison Shalom veut créer une nouvelle génération qui cassera le cycle de violence, je m’étais dit que cela valait la peine de me rendre à Bujumbura.

Quelle a été votre action à Bujumbura depuis les premières manifestations?

En fait, il faut bien comprendre que cette situation s’est installée depuis 2010 avec des exécutions extra-judiciaires, l’impunité… Alors, personnellement, j’ai ressenti cette candidature comme une humiliation. Le peuple burundais s’est senti humilié, comme si le président avait considéré les citoyens comme ses esclaves, comme si nous n’avions rien à dire, que lui seul faisait la loi dans la justice, dans l’armée, dans l’enseignement, dans la santé,… Tout ça a entraîné un climat de beaucoup de frustrations. Les jeunes sont sortis dans la rue pour protester contre cette candidature et moi, j’étais fière de les voir. Même si j’ai pleuré quand j’ai vu qu’on tirait à balles réelles, j’ai vu ces jeunes résister et moi, ça m’a portée, ça m’a poussé à résister, à rester debout. Oui, il y avait ce sentiment de colère mais aussi d’espérance en voyant ces jeunes. Ils étaient dignes, ils ne volaient pas, ils chantaient l’hymne national, j’en avais des larmes de joie.

Comment l’analysez-vous cette jeunesse?

J’ai vu une jeunesse porteuse de beaucoup d’espoirs. Si on leur créait de l’emploi, si on leur donnait des opportunités, le pays deviendrait un paradis. Cette jeunesse est une richesse qu’il faut sauvegarder coûte que coûte.

On parle beaucoup moins de la situation à l’intérieur du pays, quelle est-elle? Notamment à Ruyigi?

Dans le monde rural, les gens sont pris de force, obligés de se rendre à des meetings présidentiels. Et puis les Imbonerakure sont beaucoup plus présents à l’intérieur du pays pour mater la population. C’est vraiment triste! Vous savez, je me dis que nous sommes dirigés par un malade mental. Il y a un an, j’ai vu le président et lui ai demandé : “Vous rendez-vous compte que le peuple burundais est en train de mourir ?”

Comment la population réagit-elle?

Que voulez-vous d’une population qui ne vit en-dessous du seuil de pauvreté, qui ne gagne rien. Si le président arrive au stade et leur donne trois kilos de riz, ils vont aller danser. Pas parce qu’ils aiment ce président mais pour avoir ces kilos de riz, un pagne, un t-shirt. Il a su profiter de l’ignorance – ce sont des personnes illettrées – pour les manipuler. La plupart comprend mais n’a pas d’autre choix. Moi, j’ai pu voyager car je pouvais payer le ticket. Je pouvais parler, savoir ce qu’il se passe dans le monde. Mais maintenant, toutes les radios privées ont été détruites, tous les journalistes exilés, que voulez-vous…la population n’entend que la radio nationale qui ne fait que les éloges du président.

La RTNB serait devenue la nouvelle Rema?

Mais oui! D’ailleurs, il y a déjà des chansons de propagande qui tournent. On ne nous montre que le président, on nous dit que tout va bien. Personne ne l’écoute d’ailleurs maintenant, les paysans n’écoutent plus. Maintenant ils écoutent RFI et Voix d’Amérique.

Le monde rural est donc bien conscient de la situation actuelle…

Oui, on a arrêté les gens qui essayé de fuir par le nord. Il y a encore des déplacés et on nous empêche de leur apporter de l’aide à Kirundo. Les paysans voient très bien ce qu’ils se passent, ils en sont témoins. Prenez le cas de Ruyigi en septembre 2014, le président était présent pour l’une de ses croisades. Personne ne voulait y aller, les gens ont été amenés de force!

Et avez-vous l’impression que les bailleurs ont réellement compris ce qui était en train de se passer au Burundi?

C’est très difficile de comprendre quand vous n’êtes pas de la même culture. Comment comprendre tous les méandres? Ce n’est pas toujours facile.

Est-ce qu’ils ne réagissent pas trop tard?

Je ne dis pas ça parce que je suis en Belgique mais je crois que le premier rôle, c’est aussi les Burundais. Je m’adresse à tout ce gouvernement burundais, ceux qui étaient dans le système: comment en est-on arrivé là? Pourquoi ont-ils été lâches? La communauté internationale, en quelque sorte, n’arrive pas à saisir le vrai conflit. C’est à nous d’aller leur expliquer concrètement. Leurs interlocuteurs, ce sont ceux qui sont au pouvoir. Alors, c’est normal, parce qu’ils n’entendent qu’un seul son de cloche. Peut-être que le président de la République les a trompés en disant qu’il est populaire dans les campagnes, que c’est seulement en ville qu’on ne le veut pas. Car quand les diplomates se rendent à des cérémonies officielles, on amène les paysans de force donc ils ont vu cela et ne peuvent juger que sur des choses concrètes. C’est nous qui vivons à l’intérieur, au milieu de cette population, nous qui pouvons peut-être leur faire comprendre qu’ils se trompent.

La société civil est menacée et fuit, les radios privées ont été incendiées, les artistes fuient également, que faut-il faire selon vous pour éviter un massacre à huis clos?

J’en appelle à la Cour pénale internationale! Il n’y a que treize personnes à arrêter, c’est tout! Il suffit d’arrêter Pierre Nkurunziza, la tête, et puis les autres. Cela suffirait pour ramener le calme.

Vous êtes aujourd’hui en Belgique, comment allez-vous poursuivre votre combat?

Je crois que, maintenant, avec les réseaux sociaux, c’est facile. Il n’y a pas une journée où je ne discute pas sur Skype,… Il y a donc moyen de rester en contact. Pour le moment, je crois qu’il faut aussi qu’on se focalise sur l’après-crise pour ne pas réparer encore une fois les pots cassés. Il faut déjà réfléchir, être visionnaire. Qu’allons-nous faire au cas où?! C’est pour ça que je vais rencontrer la diaspora burundaise ici, les journalistes pour chercher des relais, c’est très important. Et puis, qui sait, peut-être que je retourner demain.

C’est votre intention?

Oui!

Sans inquiétude?

Si, je ne suis pas un ange. Et puis la vie vaut mieux que la mort. Luttent ceux qui vivent. J’ai mes enfants, je peux retourner tout près… La gestion quotidienne de la maison Shalom ce n’était pas moi, moi je suis la grand-mère. Donc je vais continuer. Peut-être que physiquement, je ne vais pas les prendre dans mes bras mais ils me verront. Il y a l’internet, il y a tout ce qu’il faut. Mais la mort dans l’âme (elle verse une larme) et je souffre de ne pas être avec eux, mes enfants, ça me fait mal. Quitter son pays, personne ne te dira qu’on est heureux de vivre en dehors de son pays. Lorsque je suis allée aider les déplacés et que je donnais des conseils, je me suis rendue compte qu’à mon tour j’étais réfugiée. C’est la première fois, même pendant les dix ans de guerre civile, je n’étais pas condamnée rester. Il y avait un danger réel mais je n’étais pas visée personnellement. Et il n’y avait pas ce système d’assassinat de l’Etat car c’est bien l’Etat qui est en train de tuer ses propres citoyens. C’est impensable!